Rembrandt, L'archange Raphël quittant la famille de Tobie, 1637

Rembrandt, L'archange Raphël quittant la famille de Tobie, 1637, huile sur bois, 66 x 52 cm, Louvre 

     L’archange Raphaël quittant la famille de Tobie est une huile sur bois, de petit format, soit 66 x 52 cm, signée et datée de 1637 en bas à droite sur une marche en pierre. On ne sait les circonstances de la commande ce tableau mais il fut acquis par Louis XV en 1742 et fut un des premiers tableaux de Rembrandt de la collection royale, conservée au palais du Luxembourg, puis de celle du Louvre.

En 1637, Rembrandt est installé à Amsterdam et marié depuis trois ans à Saskia, la nièce du marchand qui le loge. C’est une période où il connaît une vie plutôt agréable, où il se représente dans l’opulence et l’aisance matérielle. La production de tableaux dans les années 30 est importante et les représentations bibliques tiennent une grande part du corpus. On dit aussi que la production de ces années-là fut la plus baroque.

Cette peinture représente un passage du Livre de Tobie, un des Livres historiques de l’Ancien Testament. Située dans les derniers chapitres, la scène montre l’ange Raphaël qui, après avoir révélé sa vraie nature, regagne le ciel en laissant la famille de Tobit dans la stupeur et la crainte.

 

Quelle importance revêt pour Rembrandt le choix de cet épisode de la vie de Tobie et peut-on voir à travers cette peinture un éloge du regard ?

            On considèrera d’abord cette œuvre en tant que représentation d’un thème qui n’est pas la première ni la dernière chez Rembrandt et le choix du moment dans le récit. Puis comment la cécité est ici représentée de façon paradoxale ; et enfin comment la lumière est révélatrice du message angélique.

1. Une scène qui clôt le Livre de Tobie

  • Tobie: thème récurrent chez Rembrandt

Simon Schama dans Les yeux de Rembrandt dit que l’histoire de Tobie était sa parabole. On ne compte pas moins de 50 représentations de cette histoire entre 1625 et 1655, soit cinq tableaux, quelques gravures et 35 dessins.

Pour replacer l’épisode dans son histoire : Tobit est un homme bienveillant qui s’occupe tous les jours des gens affligés par leur captivité. Un soir qu’il rentre épuisé, il s’endort au pied d’un mur sous un nid d’oiseaux. De la fiente lui tombe sur les yeux et il devient aveugle. « Dieu permit que cette épreuve lui arrivât, afin que sa patience, comme celle du saint homme Job, fût donnée en exemple à la postérité. » Alors que sa femme Anne se lamente de leur sort, il garde confiance en Dieu et appelle son fils Tobie. Après lui avoir fait promettre de rester confiant envers Dieu, il lui demande d’aller chercher de l’argent qu’il avait prêté à un homme de sa tribu, Gabélus qui habite à Ragès. Le jeune homme rencontre alors Azarias décrit comme « un beau jeune homme, debout et ceint, comme disposé à se mettre en route ». Azarias est en réalité l’archange Raphaël envoyé par Dieu pour guérir Tobit et Sara ; il se propose pour être le guide de Tobie. Ils partent avec le chien et s’arrêtent pour dormir chez Raguel à Ectabane. Après avoir chassé le démon qui tuait tous les époux de Sara, la fille de Raguel, Tobie l’épouse. Azarias va chercher l’argent et ils rentrent tous les trois à la maison paternelle. Tobie guérit son père de la cécité et c’est au moment où Tobit veut remercier Azarias de ses services par des présents, que celui-ci dévoile sa vraie nature : « Je suis l'ange Raphaël, un de sept qui nous tenons en présence du Seigneur. » Ils tombent la face contre terre, de frayeur et l’ange se dérobe à leurs yeux. Et le récit se finit par la louange qu’ils font à Dieu.

 

  • Le choix de la scène: l’ange révèle sa vraie nature :

La scène choisie présente des avantages quant à la composition : Rembrandt a choisi un cadrage rectangulaire, étiré dans la largeur ce qui accroit l’impression de verticalité. Le tableau est dynamisé par la forte diagonale qui part du coin gauche, passe par le dos de Tobit père, par l’épaule et la tête de Tobie fils pour se prolonger dans la jambe de l’ange et finir par l’aile. Les regards de Sara et Tobie participent aussi à ce mouvement, formant avec l’ange une flèche dirigée vers le ciel. On peut aussi préciser que les dimensions restreintes du tableau (qui semble d’autant plus petit dans la salle du Louvre à côté de la Bethsabée) accentuent l’impression de participation du spectateur à ce phénomène surnaturel et répondent à une volonté du peintre pendant cette période de sa carrière à réduire les formats pour une plus grande intimité des scènes religieuses.

L’intérêt de la représentation réside aussi dans la confrontation entre le tangible et le surnaturel : « Le moment retenu ici est tout entier centré sur la bouleversante hiérophanie de l’ange : l’ange, un des motifs essentiels de l’œuvre de Rembrandt, signifie mystérieusement le divin » (Foucart). Cette confrontation est mise en scène d’une façon théâtrale, au vrai sens du terme : on a une opposition formelle entre le terrestre et le céleste qui peut faire penser à une « ouverture d’opéra » selon les mots de Jacques Foucart. A gauche, le terrestre, matérialisé par l’entrée de la demeure qui peut faire penser à un décor de théâtre est réservé aux êtres mortels de la scène, à savoir les 4 membres de la famille et le chien. Les personnages peuvent tout aussi bien être des portraits des membres de la famille de Rembrandt : Tobit et Anne, ses parents, Tobie peut-être un autoportrait arrangé et Sara comme Saskia. Ils seraient donc acteurs de la scène.

Dans l’angle supérieur droit, la fumée, qui n’est pas sans faire référence au baroque, symbolise l’ouverture du ciel par où l’ange va disparaître. Les couleurs du tableau vont dans le même sens : la gamme chromatique est dans l’ensemble très sombre, développant un camaïeu de couleurs naturelles, à savoir le brun surtout, l’ocre, un peu de gris. Mais tout change avec l’ange : la blancheur transparente de sa robe tranche sur la noirceur de la nuée, elle est bien plus vive que le voile de Sara pourtant lui aussi très fin et délicat (on sent que Rembrandt a superposé les couches de peinture pour obtenir cet effet de transparence). Le peintre a aussi distillé des touches d’un vert de jade dans les ailes de l’ange, renforçant la préciosité de son apparence. Ce vert se retrouve dans la sorte de scapulaire qu’il porte par-dessus sa robe blanche, serti de pierres précieuses et d’or dans le dos.

On a donc ici une scène qui représente la séparation entre le divin et le terrestre mais aussi une hiérophanie, c'est-à-dire une manifestation du sacré, une apparition.

2. L'ouverture de l'âme après celle des yeux

  • La réaction des protagonistes de la scène :

Face à cette hiérophanie, la réaction des personnages représentés est très différente. On peut voir dans ce groupe une série de symétries et d’oppositions formelles : leur attitude. Les femmes, Sara et Anne, se trouvent derrière les deux Tobie, mais elles tiennent toute leur place en étant debout, car les hommes sont baissés : Tobit père, illustre le verset 16 du chapitre 12, « en entendant ces paroles, ils furent hors d'eux-mêmes, et, tout tremblant, ils tombèrent la face contre terre. » tandis que son fils se tient agenouillé, les yeux levés vers la créature angélique. Sa femme, Sara, regarde aussi l’ange s’envoler. Ils ont tous les deux un regard timide, étonné mais ont la force de lever la tête.

            Il y a une symétrie avec le regard des parents, de la génération la plus ancienne, qui gardent ostensiblement la tête baissée. Tobit, plein d’humilité, et Sara, pleine d’affliction. Cette apparition semble vraiment être un choc pour elle, car elle en lâche sa canne et semble vouloir se cacher derrière sa bru. Il faut savoir que pendant tout le récit, elle a fait montre d’un manque de confiance envers la Providence divine, et elle comprend qu’elle a eu tort. Elle a reproché à Tobit son dévouement au mépris de tout, et surtout d’avoir envoyé leur unique fils en voyage. C’est une expression remplie de remords qui s’affiche sur son visage ; alors que le vieux Tobit semble plus dans une attitude d’adoration et de remerciement, d’action de grâces pour la guérison de sa cécité, appliquant la recommandation de l’ange : « mais vous, bénissez Dieu et publiez toutes ses merveilles. »

Le jeune couple a finalement une attitude qui est plus empreinte d’espérance comme s’il y avait l’idée (selon mon interprétation) que leur vie n’était pas finie, qu’ils avaient encore une chance de faire leur salut. Ils ont tous, par cette apparition céleste, une nouvelle vision des choses.

 

  • Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas :

Et finalement nous-mêmes, nous assistons à cette hiérophanie. Nous voyons aussi quelque chose qui ne se voit pas normalement. Et paradoxalement, sur le tableau, le vieux Tobit ne voit pas l’ange alors que guéri de sa cécité, il devrait être le premier comme sur la gravure exécutée quelques années après. Lorsqu’on regarde attentivement ses yeux, autour desquels finalement tourne tout le récit du Livre, on ne distingue que deux traits minces et flous. On peut dire qu’il a intériorisé la vision, qu’il l’a fait sienne et qu’il la médite en son cœur. Azarias avait dit à Tobie qu’après la guérison de son père, celui-ci « verra la lumière du ciel ».

            De même, nous sommes étrangers à cet événement puisque, contrairement à Sara et Tobie, nous ne voyons pas l’ange dans sa totalité. Il a tourné son visage, avant de disparaître dans les nuées, vers le groupe, mouvement qui nous laisse penser qu’il est en train de prononcer les dernières paroles, mais nous ne pouvons distinguer ses traits : un profil perdu, rien de plus. Ce procédé de nous cacher le visage du sujet principal est tiré d’une gravure d’Heemskerck, que Rembrandt a littéralement copié mais y montre toute la supériorité de la peinture dont la touche vibrante rend l’archange plus présent. C’est la représentation d’un être surnaturel, incorporel mais bien réel. Ce visage doit être parfait et Rembrandt, en le dissimulant nous laisse l’imaginer. C’est une vérité de la foi catholique que Rembrandt n’hésite pas à réaffirmer dans une ville principalement réformée. Ce motif de l’ange qui est là sans qu’on le voie entièrement a marqué les artistes hollandais tels que Jan Victors chez qui on retrouve la même composition mais inversée (à cause d'une gravure ?). L’ange semble déjà perdre sa substance, ses cheveux peints en sfumato et sa main gauche se confondent avec les nuages. Cependant ses jambes appartiennent encore à Azarias, robustes et se découpant précisément sur la masse des nuages. Il part mais il reste présent de façon non visible.

Jan Victors, L'ange Raphaël quittant la famille de Tobie

            Un être auquel on ne prête pas attention dans la représentation, mais qui a toute sa place, c’est le chien. Au milieu des 4 êtres humains, donc à une place importante dans la composition, il lève un regard surpris vers l’apparition, dans une attitude de soumission et de peur. Sa tête a presqu’une expression humaine : en l’observant au Louvre, il m’a presque fait penser à une sorte de trogne. Le récit fait deux fois mentions de lui : lors du départ de Tobie avec Azarias, et lors de leur retour : « alors le chien qui les avait accompagnés dans le voyage courut devant eux, comme pour apporter la nouvelle, caressant de la queue et tout joyeux. » Il est aussi témoin du miracle et tout autant surpris d’avoir été trompé par les apparences. Ce chien, lui, reste avec la famille. Et, d’après une gravure exécutée 20 ans plus tard, on peut deviner ce qu’il représentait pour Rembrandt : un protecteur, un ange gardien d’une certaine façon. D’ailleurs la jambe de l’ange semble l’indiquer comme un doigt pointé. On pourrait dire que lui aussi est touché par cette illumination divine.

3. La double illumination

  • La lumière: révélation divine :

On parle de clair-obscur concernant l’éclairage de ce tableau, du fait du contraste entre l’ombre qui enveloppe le groupe et la lumière qui éclaire l’ange. Cependant la séparation n’est pas si nette, car on peut voir des zones de lumière plus ou moins denses éclairer les personnages. Elle éclaire principalement l’ange, baigné dans cette lumière surnaturelle : la source en est invisible mais on devine par les ombres qu’il s’agit d’une lumière zénithale qui viendrait de la droite, éclairant principalement l’ange mais aussi le vieux Tobit. Ce rayon céleste tombe directement sur la tête du vieil homme recueilli, accentuant d’ailleurs les détails de sa personne. En effet, alors que Rembrandt peint avec une touche épaisse les zones sombres, il se fait plus précis sur les parties éclairées. La touche est lisse sur le manteau du vieillard, on peut presque deviner la texture du tissu, la dalle sur laquelle il est prosterné est nette et sa délimitation fait comme une ligne à ne pas franchir. La lumière est la manifestation du divin qui illumine l’âme de son serviteur. Cette netteté concentre, au même titre que l’éclairage, l’attention sur l’ange et Tobie, qui sortent de l’obscurité ; le paysage, vers lequel notre regard pourrait être attiré par la perspective des lignes du dallage, est brouillé par les nuées et confus : on distingue à grand peine une ligne d’horizon, un arbre. Les autres protagonistes sont aussi touchés par cette lumière : le visage de Sara, qui elle aussi a été exaucée dans sa prière, puisque Tobie n’est pas mort en l’épousant, contrairement à ses 7 derniers époux. Le rayon touche aussi les mains de Tobie, le fils, attirant notre attention sur le détail suivant : toutes les mains sont jointes ou presque dans un mouvement de prière, mais aussi de protection ou de surprise. Cette illumination est une révélation divine qui habite le cœur des témoins du prodige.

« L’unique accent de cette composition sublime est dans la lumière surnaturelle qui illumine  et qui dore le messager divin. Là, dans la nature pure et simple de ton et de délicatesses du clair-obscur, est le secret de l’œuvre tout entière, invention toute pittoresque qui incarne l’idée et lui donne, pour ainsi parler, de la chair et du sang. » Odilon Redon, A soi-même

 

  • Le message de l’ange :

L’ange est par définition le messager de Dieu. Il est descendu sur terre pour accomplir la volonté divine. Selon le texte sacré, il a été envoyé pour exaucer les prières de Tobit et de Sara, les deux dont les visages sont le plus éclairés. On rappelle aussi que le vêtement aux broderies dorées de l’ange rappelle l’espérance : l’espoir de voir ses prières écoutées par Dieu. Tobie est la figure de la Patience par excellence, il ne se plaint pas et accepte les épreuves, car Dieu l’éprouve pour affirmer en lui son amour. Cette patience est récompensée par l’intervention directe d’une créature céleste qui résout tous ses problèmes familiaux. Au psaume 34, verset 8, Cheth dit « L’ange du Seigneur environnera ceux qui le craignent ; et il les délivrera ». C’est une preuve tangible de la bonté de Dieu qui n’oublie pas ses créatures qui lui sont fidèles.

Et pour finir, on ne peut passer à côté de cette iconographie qui est une préfiguration de l’Ascension, l’ange monte au ciel, tandis que le groupe, tels les apôtres, le regardent avec stupeur et crainte. Ce mouvement d’ascension est accentué par le vent qui remue le bas de la robe de l’ange et celui de ses manches.

En conclusion, le choix de cet épisode permet à Rembrandt d’affirmer sa foi catholique par la représentation d’un ange, représentation tirée d’un texte considéré comme apocryphe par les réformés. D’allier le divin à la figuration du visible et par là-même faire un éloge de la vue, état qui le préoccupe en tant que peintre, mais aussi vision intérieure renforcée par la grâce divine qui agit en nous comme elle a agi en la personne de l’ange.

 

Bibliographie

  • Sources:

Bible, Livre de Tobie

REAU, L., Iconographie de l’art chrétien, tome 2, livre 1, p. 311

 

  • Ouvrages généraux et monographies:

BENESCH, Otto, SKYRA, Albert (dir.), Rembrandt, Genève, 1957

COELEN, Peter, Patriarchs, angels and Prophets, The Old Testament in Netherlandish Printmaking from Lucas van Leyden to Rembrandt, Amsterdam, 1996

DURHAM, John, The Biblical Rembrandt, Human Painter in a Landscape of Faith, Macon, 2004

SCHAMA, Simon, Les yeux de Rembrandt, Paris, 2003

 

  • Catalogue d’exposition :

FOUCART, Jacques, Les peintures de Rembrandt au Louvre, éditions de la Réunion des musées nationaux, Paris, 1982.

MAYOR, A. Hyatt, Rembrandt and the Bible, New York, 1979

 

  • Webographie:

Base de données Atlas, en ligne, http://cartelfr.louvre.fr/cartelfr/visite?srv=car_not_frame&idNotice=25566&langue=fr, consulté le 15/02/13

Date de dernière mise à jour : 02/07/2021

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